1781 : un sororicide à Narbonne
La sentence
Mais quelle est donc la raison de cette mise à mort en place publique d’un membre de la noblesse narbonnaise, né en 1739 dans le petit village de Lanet ?
Charles Louis Camille de Chambelain de Leonval
Il est le fils de Anne Bernard de Chambelain et de Marie Gabrielle de Gros d’Homps, deux familles membres de la haute noblesse narbonnaise qui s’unirent à Lanet le 2 mars 1739.
Son père, écuyer seigneur de Leonval est originaire du département de l’Aisne.
Son grand-père, Charles de Chambelain de Leonval était Trésorier provincial de l’extraordinaire des guerres en Roussillon en 1681, receveur général alternatif des finances de Poitiers en 1686, baron des Ormes St Martin, Secrétaire du Roi.
Du côté de sa mère, il descendait de la prestigieuse famille de Gros d’Homps. Son grand-père Pierre de Gros d’Homps avait épousé en 1701 Anne Elisabeth Dauceresses, sœur de Marc-Joseph Dauceresses qui fut seigneur de Lanet.
Sa mère
Marie Gabrielle de Gros d’Homps est née à Narbonne, paroisse St Paul, vers 1712.
Charles Louis Camille voit donc le jour au château de Lanet le 1er juin 1739. À cette époque, La famille de Chambelain y résidait.
En effet, Louise Dauceresses, fille de Jean François Dauceresses et de Gabrielle de Pescaire, avait hérité par sa tante Marianne de Pescaire veuve de Pierre de Grave seigneur de Lanet, de cette seigneurie ainsi que de celle de Montrouch.
Vivaient donc au château :
- Louise Dauceresses et son mari Nicolas de Chambelain de Leonval,
- Anne Bernard de Chambelain et sa femme Marie Gabrielle de Gros d’Homps (parents de Charles Louis Camille),
- Marc Joseph Dauceresses et son épouse Jeanne de Donadieu
- et sans doute Hyacinthe Pierre Dauceresses et son épouse Sandrine Poitrine.
Une sœur, Anne de Chambelain verra le jour en 1742. Cette sœur aura malheureusement un triste sort comme nous le verrons par la suite.
Contrat de mariage en date du 12 juin 1780 déposé chez Pierre Maupel notaire à Narbonne. Charles Louis Camille y est qualifié d’écuyer.
Apparition et disparition...
…Bernard le 2 octobre 1780
Un enfant nait de cette union le 2 octobre 1780.
Il décède le jour même.
Ses parents lui auront donné le prénom de Bernard en souvenir de son grand-père paternel.
La terrible nuit du 25 décembre 1780
Il y a quelques mois, Charles Louis Camille avait épousé Marie Angélique d’Exea. Le couple résidait alors à Narbonne.
L’enfant qu’ils avaient eu en semble était malheureusement décédé à la naissance. Le sort allait s’acharner sur eux.
La sœur de Charles, Anne, partageait l’habitation du couple, étant toujours célibataire.
Dans la nuit du 25 au 26 décembre 1780, Charles, pris sans doute d’un coup de folie, sort de la chambre qu’il partageait avec sa jeune épouse, parcourt sans bruit les couloirs de la vaste demeure narbonnaise puis fait irruption dans la chambre de sa sœur Anne.
Alors que celle-ci dormait paisiblement. Il la frappe violemment de trente-deux coups de couteau.
Anne succombe rapidement à ses blessures.
Nous ignorons malheureusement l’élément déclencheur de ce geste qui fit basculer la vie de Charles Louis Camille..
Le jugement du 24 avril 1781
» Sentence de Messieurs les Viguiers et Juge-Royal de la ville, viguerie et vicomté de Narbonne du 24 Avril 1781.
Dont l’exécution figurative est permise par Ordonnance délibérée de Nos seigneurs du Parlement de Toulouse, du 11 mai suivant ; et qui condamne Charles-Louis-Camille de Chambellain de Leonval, à faire amende-honorable au-devant de l’Eglise Métropolitaine Saint Just et Saint Pasteur dudit Narbonne, à avoir le poing du bras droit coupé, et à être rompu vif sur la grande Place de Cité de la même Ville…..
Jean-Hyacinthe d’Augier, seigneur d’Agel, Conseiller du Roi, Viguier; et Guillaume de Revel, aussi Conseiller du Roi, Juge-Royal civil et Lieutenant criminel en chef en ses villes, viguerie et vicomté de Narbonne : au premier Huissier ou Sergent requis comme ce jourd’hui et en bas écrit en l’instance des Parties ci-après nommées, a été rendue la Sentence dont la teneur suit. Entre Me Viennet, substitut de M. le Procureur général du Roi, faisant les fonctions de procureur du roi au siège de ladite viguerie et vicomté de Narbonne, plaignant et demandeur en réparation du crime de fratricide, meurtre et assassinat prémédité, commis par trente- deux coups de couteau, dans la nuit du vingt-cinq au vingt-six décembre dernier, en la personne de la Damoiselle Anne de Leonval de Chambellain, dans le temps qu’elle étoit couchée dans son lit, et dans une chambre de la maison qu’elle habitoit avec son frère en cette ville, d’une part; et le Sr Charles-Louis-Camille de Chainbellain de Leonval, citoyen de cette ville, son frère, accusé, décrété de prise-de-corps, fugitif et contumax, d’autre part………
Archives des seigneurs de Lanet, fonds Barthe n° 331.
…… avons déclaré et déclarons coupable du crime de fratricide, meurtre et assassinat prémédité, commis par trente-deux coups de couteaux en la personne de la Dlle Anne de Chambellain de Leonval…… pour réparation de quoi avons condamné et condamnons ledit Charles-Louis-Camille de Chambellain de Leonval a être livrées mains de l’Exécuteur de la Haute-Justice, qui, tête, pieds nus, et en chemise, la corde au cou, le conduira au-devant de la porte principale d’entrée de l’Eglise Métropolitaine St-Just et St-Pasteur, de cette ville; où étant tête nue et à genoux, tenant en ses mains une torche allumée, du poids de deux livres, lui fera faire amende-honorable, et demander pardon à Dieu, au Roi et à la Justice, de ses crimes et méfaits; ce fait, le conduira à la grande Place de la cité de cette ville, où, sur un billot, il lui coupera le poing du bras droit; et de suite le montera sur un échafaud, qui à cet effet sera dressé, où il lui rompra et brisera les bras, jambes, cuisses et reins, et son corps ensuite exposé sur une roue placée à côté dudit échafaud, la face tournée vers le ciel, pour y vivre tant qu’il plaira à Dieu, en peine et repentance de ses crimes et méfaits : son corps mort sera ensuite exposé, sur la même roue, sur le grand chemin qui conduit de cette Ville à celle de Béziers, vis-à-vis l’endroit appelé la Maladerie, pour y servir d’exemple, et inspirer de la terreur aux méchans; déclarons ses biens acquis et confisqués à qui de droit appartient; distrait la troisième partie d »iceux pour sa femme et ses enfants s’il en a……… .
Ordonnons en outre que notre présente sentence sera imprimée et affichée dans les places, rues et autres lieux accoutumés de cette Ville, pour inspirer de la terreur aux méchans. Donné à Narbonne, le vingt-quatrième Avril mil sept cent quatre-vingt un. REVEL, Lieutenant-criminel, rapporteur; MOREL, opinant; BONNY, opinant, signés au Dictum. Collationné, BAILLARD, commis, signé «
Conclusion
Charles Louis Camille est condamné « fugitif et contumax ». Il a donc fuit immédiatement après son crime et n’a pas été arrêté.
Nous ignorons malheureusement le sort qui lui fut réservé à l’issue de cette condamnation. Est-il mort de sa belle mort en sa qualité de fugitif ? La sentence a-t-elle finalement été exécutée ? Nous penchons pour la première hypothèse car, à notre connaissance, et après de nombreuses recherches, nous n’avons trouvé aucun écho d’une quelconque exécution au nom de Charles Louis Camille de Chambelain après 1781.
Lanet fut donc indirectement liée à une sordide affaire de meurtre au sein d’une puissante famille narbonnaise en cette fin d’année 1780. Le responsable, né dans ce petit village tranquille des Hautes Corbières, lié à la famille Dauceresses qui posséda cette seigneurie pendant la première moitié du XVIIIè siècle, a ainsi marqué l’histoire lanetoise à tel point que la copie de sa sentence a été conservée au sein des archives seigneuriales.
Charles Louis Camille Chambelain restera pour l’éternité l’auteur du meurtre de sa propre sœur.